Y'know... for kids!






C'est avec une grosse pointe d'émotion que j'ai souvenance du fameux cinéma Loew's situé au coin des rues Mansfield et Saint-Catherine et de sa non moins fameuse salle numéro 5. Si, pour les moins jeunes d'entre-nous, la salle numéro 1 du cinéma Loew's était synonyme de faste et d'opulence, on peut difficilement dire la même chose de sa plus petite salle. Localisée quelque part aux confins de l'arrière-scène et de l'entre-toit, la salle numéro 5 avait l'insigne privilège de recevoir les films que personne ne voulait voir tel que "Crocodile Dundee 2" ou encore "The Hudsucker Proxy". Puisque les raisons obscurs pour lesquelles personne ne voulait voir "Crocodile Dundee 2" sont aujourd'hui toujours sans réponse, je vais plutôt vous entretenir de ce classique méconnu qu'est "The Hudsucker Proxy".

Objet unique dans la filmographie déjà très éclectique des frères Joel et Ethan Coen, "The Hudsucker Proxy" se veut un hommage amusé à la screwball comedy américaine des années 30 et 40. Coincé entre le plus intellectuel "Barton Fink" récipiendaire de la Palme d'Or à Cannes et du plus commercial "Fargo", Oscar du meilleur scénario original, ce film n'a malheureusement pas connu le succès critique ni commercial qu'il méritait.

"The Hudsucker Proxy" raconte les pérégrinations de Norville Barnes, un jeune diplômé de la prestigieuse école de commerce de Muncie, Indiana, venu tenter sa chance dans la grosse pomme.
Devenu petit employé de bureau à la Hudsucker Industries, il se verra propulser président fantoche par le conseil d'administration à la suite du suicide du fondateur de la compagnie. Voyant en lui le plus parfait des imbéciles, le vice-président Sidney J. Mussburger espère que sa nomination aura pour effet de dévaluer artificiellement la valeur des actions de la compagnie; permettant aux membres du conseil d'administration de reprendre le contrôle de celle-ci à prix d'aubaine. Flairant le pot aux roses, Amy Archer, une journaliste gagnante du prix Pulitzer, mène l'enquête. Mais bientôt, munis simplement d'un petit croquis chiffonné représentant un cercle -- Y'know... for kids! --, Norville va démontrer à tous qu'il n'est peut-être pas l'idiot patenté que l'on croit.

Comme le faisait remarquer, avec un à propos concis mais plein de bon sens, un contributeur éclairé au forum de discussion de imdb.com : "What's not to like about this movie? *".

(* Bien sûr, tous les goûts sont potentiellement dans la nature, mais on s'explique difficilement que ce film ce soit écrasé si lamentablement au proverbial box office américain, ne récoltant que 3 millions de dollars sur l'ensemble du territoire domestique.)

Dès les premières images du film, le ton est donné. Musique, photographie et direction artistique s'unissent dans une symbiose d'une émouvante beauté. Le véritable amant du septième art ne peut s'y tromper : tout, de ce que j'oserais presque appeler "l'insaisissable magie du cinématographe", est dans cette séquence d'ouverture. D'ailleurs, si la presse plus ou moins spécialisée a reconnu dans le récent "Inglorious Basterds" la déclaration d'amour de Quentin Tarantino au cinéma, j'ajouterais que "The Hudsucker Proxy" est celle des frères Coen. Mais alors que chez Tarantino -- un cinéaste éminemment bavard -- cette déclaration trouve écho à travers les mots de l'auteur, chez les frères Coen elle passe avant tout par la mise en scène, brillante et inventive. Le suicide de Waring Hudsucker, la livraison de l'inquiétante "blue letter", la création et la mise en marché de l'invention de Norville : tant de morceaux de bravoure qui laissent le spectateur pantois d'admiration.

Mêlant habilement la satire sociale d'un Preston Sturges, l'idéalisme bon enfant de Frank Capra et la farce burlesque la plus pure, le scénario, ici, n'est qu'accessoire; et le petit croquis de Norville qu'un ingénieux MacGuffin.

Quant à la distribution, elle est à l'image d'une résidence qui se vend rapidement, même en temps de crise économique : impeccable. Dans la peau du naïf Norville Barnes, Tim Robbins est formidable; son sens du rythme et du slapstick étant d'une précision quasi chirurgicale. Paul Newman en Sidney Mussburger est retord à souhait; à lui seul, il suinte l'arrogance et la suffisance d'un Wall Street tout-puissant. Et Jennifer Jason Leigh, dans le rôle de la journaliste qui parle plus vite que son ombre, fait sa meilleure imitation d'un croisement hybride entre Rosalind Russel et Katherine Hepburn.

Cependant et comme en fait foi sa désastreuse note de 59% sur rottentomatoes.com, la vaste majorité de la critique dite "sérieuse" a décrété d'emblée que "The Hudsucker Proxy" n'était qu'un exercice de style puéril sans aucune substance. Roger Ebert a même écrit : "Pas le moindre effort n'est fait pour suggérer que le film prenne sa propre histoire au sérieux". Une telle affirmation démontre bien que le respecté critique n'a strictement rien compris aux intentions des frères Coen.

Ode à la puissance des images en mouvement, "The Hudsucker Proxy" ne tente jamais d'occulter sa propre représentation; au contraire, il la célèbre. Gratte-ciels écrasants sorti tout droit d'un film de Fritz Lang, décors de studio rappelant l'univers dystopien de "Brazil", suspension provisoire du temps et de l'espace comme chez Tex Avery; tout est mis en œuvre pour nous rappeler, à chaque instant, cette évidence suprême : le cinéma est plus grand que la vie, mais surtout, plus fort que la mort.

Même dans l'exiguë salle numéro 5 du Loew's.








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